Conférence
commémorative Spry 1998
Résumé
Dr Peter Dahlgren (Université
de Lund, Suède)
« Les anciens et les nouveaux médias du service public :
une revitalisation de la culture civique? » Montréal, jeudi 15 octobre
1998 / Vancouver, lundi 19 octobre 1998
LES ANCIENS ET LES NOUVEAUX MÉDIAS DU SERVICE PUBLIC:
UNE REVITALISATION DE LA CULTURE CIVIQUE?
Peter Dahlgren
Dans les discussions
internationales portant sur les médias, le terme «crise» est souvent associé à la
radiodiffusion publique. Or, en Suède, ceci sapplique moins aisément
aujourdhui que dans le passé. Par ailleurs, même si tel est le cas, on peut
difficilement affirmer que tout marche comme sur des roulettes. Même si,
aujourdhui, on ne se préoccupe plus autant de crises quauparavant, un certain
climat dincertitude règne toujours en Suède. Comme dans dautres pays, les
questions de base sont évidemment liées aux raisons dêtre fondamentales de la
radiodiffusion publique : quel est son rôle, quelles sont ses visées
aujourdhui, dans un contexte historique très différent de celui qui la vue
naître?
Compte tenu des facteurs auxquels fait
face le service public de radiodiffusion (des conditions altérées de
létat-nation, des bousculades causées par les médias commerciaux globalisants et
un climat réglementaire
déréglementaires), plusieurs postulent que nous devons
faire de la question de sa mission un dossier prioritaire. Il faut étudier la visée du
service public telle quelle est, cest-à-dire existant à lintérieur de
la conjoncture historique actuelle. Ce que je propose ici, dun point de vue
suédois, contribuera à cette étude.
Mon point de départ est linexorable
lien entre un service public de radiodiffusion et le caractère démocratique de la
société qui lhéberge. Je souhaite développer une perspective de la démocratie
qui mettra de lavant ses dimensions culturelles et son ancrage dans les pratiques de
la vie quotidienne. Je suis davis quen approfondissant de cette façon nos
connaissances sur la démocratie, nous pourrons plus clairement concevoir le rôle
quun service public de radiodiffusion peut jouer dans une société et la place
quil peut y occuper.
Bref, si une des visées dun tel
service est de renvoyer limage dune société démocratique, alors une des
tâches de ce service doit consister à rendre plus vivante la culture civique.
Effectuer la transition
La turbulence qui secoue le service public
de radiodiffusion suédois affecte ce dernier depuis longtemps déjà. Comme ce fut le cas
dans bon nombre dautres nations, larrivée de la télévision commerciale dans
le système télévisuel national a complètement transformé lenvironnement dans
lequel évoluait le service public. En effet, la radiodiffusion publique a jouit dun
monopole non-commercial en Suède jusquà la fin des années 1980, lorsque des
services de distribution par satellite ont commencé à diffuser la programmation
dautres chaînes. Ces chaînes, finalement, ont eu peu dimpact sur les
habitudes découte. À cette époque, seule une faible proportion de la population
avait accès aux systèmes de câblodistribution et les antennes paraboliques étaient
rares. Une de ces chaînes, TV3, a cependant attiré un certain auditoire. Elle diffusait
de Londres et offrait une programmation en suédois. Limpact majeur de TV3 a été
de suggérer quune chaîne terrestre commerciale émanant du territoire suédois
pouvait fonctionner et même être une entreprise profitable.
Aujourdhui, en Suède, nous avons un
système mixte formé des chaînes non-commerciales SVT 1 et SVT 2 et la chaîne
commerciale TV4. TV3, de même que les autres chaînes diffusées par satellite, font
aussi partie du paysage. Ce qui doit évidemment retenir notre attention,
cest la façon dont les chaînes non-commerciales se sont adaptées à la
compétition amenée par larrivée dune télévision commerciale et la
manière dont la grande chaîne commerciale sest ajustée à un climat
socio-culturel jusqualors si clairement défini par la tradition du service public.
La télévision daujourdhui
Il importe ici de brosser un tableau
de la situation actuelle de lindustrie suédoise de la télévision. Ainsi, TV4 a
connu un succès certain jusquici en termes dauditoires, comme en témoigne
laugmentation constante de ses cotes découte qui semblent par contre avoir
récemment atteint un plateau. Grâce au monopole sur la publicité télévisuelle
nationale dont elle jouit, TV4 sest très bien débrouillée financièrement. Comme
les deux chaînes non-commerciales, TV4 rejoint tous les foyers suédois. Si on les
considère sous langle de la pénétration quotidienne de ces foyers, on voit que
chacune des trois chaînes principales (SVT 1, SVT 2 et TV4) accroche entre 45 et 50% des
foyers, alors que TV3, la chaîne satellite, en attire moins de 20%. En termes de parts de
marché, SVT 1 et SVT 2 sapproprient environ 25% chacune, TV4 attire 28% du marché
et TV3 en attire 9%.
Comment devraient réagir les chaînes
non-commerciales devant le succès que connaît TV4 ? Les statistiques de programmation
indiquent que, depuis 1993, le nombre démissions dinformation et de
non-fiction a augmenté de plus de 10% dans chaque catégorie chez SVT 2. Parallèlement,
la programmation démissions de non-fiction chez SVT 1 a augmenté de 6%. Cette
dernière a en même temps diminué son offre démissions de fiction de 6% alors que
la quantité démissions du même type est demeurée essentiellement inchangée chez
SVT 2. Ces chiffres sont impressionnants. Ils nous amènent à conclure que les chaînes
non-commerciales ont répondu au modèle commercial (du moins en partie) en augmentant
leur programmation dinformation et daffaires publiques, solidifiant leur
profil de service public. Pendant cette période de transition, elles ont réussi à
conserver leurs larges auditoires.
Nul noserait contester que, grâce
à leur programmation axée vers les intérêts de minorités, les services publics de
radiodiffusion traditionnels sont les plus aptes à répondre aux intérêts variés des
citoyens. Bien sûr, la diversité chez TV4 est aussi assez importante, même si elle ne
rejoint pas tout à fait celle de SVT 1 et 2. En fait, on peut affirmer que la
programmation plus populaire de TV4 soulage les chaînes non-commerciales en leur évitant
de poursuivre cette stratégie de programmation.
Le paysage social et culturel
Mon intention, ici, nest pas
dexporter le modèle suédois. Ce que je souhaite, en fait, cest ancrer mes
réflexions sur le service public dans un contexte national spécifique.
Le thème que je développerai pour vous
sera familier et même peut-être quelque peu surprenant lorsque appliqué au cas de la
Suède (vous conviendrez avec moi que ce sont les vieux stéréotypes dont on se
débarrasse le plus difficilement !). Mon entretien portera donc sur la fragmentation
sociale. Nous pouvons surtout situer la dynamique de ce thème à lintérieur de
quatre domaines mutuellement réciproques : léconomie, la politique,
lethnicité et le choix culturel.
En termes économiques, la Suède est une société-providence établie, même si sa providence a été dramatiquement diminuée lors de cette dernière décennie. Les statistiques demploi stagnent, les divisions entre classes sociales sapprofondissent et le milieu politique tend de plus en plus à se soumettre et même à se subordonner aux mécanismes du capitalisme global.
Vue sous langle politique, la Suède séloigne de plus en plus du corporatisme fondamental. Aujourdhui, la loyauté envers son parti, lidentification à une classe et ladhésion à un ou plusieurs mouvements, sont moins prévisibles et on remarque un sentiment anti-politique chez plusieurs jeunes et une distanciation de larène politique traditionnelle.
En ce qui a trait à lethnicité, la Suède est une société qui, jusquaux dernières décennies, a été très homogène. Aujourdhui, à linstar de plusieurs autres pays, la Suède représente de plus en plus une population quon peut subdiviser en groupes qui portent des étiquettes telles «groupe dominant», «groupe immigrant» et «ethnie indigène». Les systèmes de valeurs et points de vue religieux se détachent souvent de la culture dominante.
Dans une perspective de choix culturel, on voit émerger en Suède des schèmes de différenciation similaires à ceux quon peut voir dans dautres pays industrialisés. La production dun nombre sans cesse grandissant de produits -- du chez-soi aux souliers de course en passant par les voitures et les produits de beauté -- séloigne du standardisé pour se rapprocher de lindividualisé. La télévision, comme les autres médias, reflète et alimente cette tendance.
On peut aisément voir comment ces domaines de léconomie, la politique, lethnicité et la culture se renforcent mutuellement. Il en résulte une érosion de la société nationale unifiée et homogène que le service public de radiodiffusion devait à lorigine représenter et refléter.
Lhorizon de la démocratie : recouvrement et
renouvellement
Si le service public est un concept
prismatique, alors un de ses angles de réfraction doit sûrement pointer vers la
démocratie. Nous pouvons réhabiliter la notion de démocratie par le biais de
lidée de luniversalisme enchassée dans celle du service public.
Résumons : on devrait non seulement sattendre à ce que tous les citoyens
aient accès à une radiodiffusion publique, mais aussi à ce que la programmation de ce
service vise toute la population. Tous les membres de la société devraient avoir droit
à un tel service. Ainsi, les principes dun service de radiodiffusion publique et
ceux de la démocratie sont entrelacés, indissociables.
À cette étape-ci de ma réflexion, une
simple distinction de perspectives serait bienvenue. Dun côté, donc, on peut
percevoir la démocratie comme un système institutionnalisé. Or, lorsquon la
représente ainsi, on fait ressortir ses dimensions formelles et légales concrétisées
par les différentes branches du gouvernement, le processus électoral et la participation
du citoyen dans le système. De lautre côté, on doit également comprendre que la
démocratie est une forme de culture, une culture civique, ancrée dans la vie de tous les
jours. Cette deuxième perspective attire lattention sur les valeurs, les normes,
les pratiques et les schèmes de référence. Alors que la première perspective penche
fortement du côté de la science politique, la deuxième fait plus amplement appel aux
recherches et à la théorie contemporaine sur la culture.
Il ne faut pas croire que les deux
perspectives sont en compétition. En fait, la démocratie doit être conçue comme une
interaction entre un système formel et une culture civique. Pour que la démocratie
fonctionne, les deux doivent être interdépendants. Lidée même dune culture
civique nous amène chercher une sorte dunité face à une fragmentation et une
différenciation sociales grandissantes.
La culture civique : La culture civique : la vie
quotidienne de la démocratie
Comment une radiodiffusion publique
peut-elle nourrir la culture civique alors que la culture nationale et les auditoires sont
devenus aussi pluralistes ? Dabord et avant tout, une culture civique ne présuppose
pas dhomogénéité parmi ses citoyens. Une culture civique existe essentiellement
par le biais des valeurs partagées par la population et dans leurs engagements envers la
démocratie, une sorte de loyauté civique envers la vision démocratique. Cette notion du
commun peut se manifester à travers des groupes sociaux et culturels très différents
les uns des autres. La démocratie nest pas une affaire de consensus unanime ;
cest plutôt une affaire de compromis. Il sagit d'essayer de coexister sans
sopprimer mutuellement, de trouver une signification aux positions divergeantes des
nôtres que lensemble de la population(si non la majorité) comprendra.
Lidentité du citoyen a plus
dune facette: nationale, particulière, citoyenne, membre de groupes ethniques, etc.
Un service public de radiodiffusion doit promouvoir chacune dentre elles. Cependant,
pour répondre à cette attente, sa stratégie doit être doublement centripète : en
tant que diffuseur, il devra promouvoir la loyauté envers une certaine culture civique
démocratique et promouvoir la communauté nationale. Schématiquement, ses tâches se
dessinent ainsi :
Fournir un espace communicationnel partagé ;
Assurer la visibilité et la reconnaissance de minorités ;
Assurer le dépassement de frontières culturelles à lintérieur de cet espace communicationnel.
Nous voyons ainsi que les objectifs des services publics de radiodiffusion sont différents des objectifs de la télévision commerciale où la logique du marché stipule que le simple fait de convaincre les gens de rester devant leur téléviseur représente une mission accomplie. Devant un compétiteur de cette trempe, un service public ne sera toujours quun ensemble de voix dans un plus grand environnement médiatique. Notons par ailleurs que ces voix peuvent faire et dire toutes sortes de choses que dautres ne peuvent ou ne veulent pas tenter : accentuer ce qui est partagé, accentuer le commun mais aussi accentuer le divergeant et le pluriel tout en faisant ressortir l'appartenance et la participation.
Un service public populaire ?
Jai mentionné plus tôt que la
chaîne commerciale suédoise TV4 a connu un très grand succès jusquà présent.
TV4 est en compétition avec SVT 1 et 2 mais jargumenterais que cette compétition
a, en fait, bénéficié à lindustrie télévisuelle suédoise dans son ensemble.
Si la compétition entre ces chaînes a mené à une division de la main-duvre
qui a fait en sorte que TV4 soulage les SVT du fardeau de devoir sadresser au plus
grand dénominateur commun, on doit reconnaître que TV4 «aide» les SVT dans leur rôle
de service public puisque le divertissement plus large fait aussi partie du menu de
lindustrie de la télévision en tant que service public.
Développements digitaux
Les circonstances historiques ont été
telles que la radiodiffusion publique est surtout demeurée fidèle au système de
radiodiffusion terrestre, ce qui laissait les services distribués par câble et par
satellite entre les mains du marché. Même si la télévision digitale na pas
encore fait son entrée sur le marché, on peut déjà voir quon ne lui réserve pas
ce sort.
En effet, deux des radiodiffuseurs publics
les plus respectés au monde, la BBC de la Grande-Bretagne et NHK du Japon, sont déjà
impliqués dans la planification et la préparation de larrivée de la télévision
digitale et la transition vers ce mode de diffusion. Quest-ce que cela signifie pour
les traditions de service public de radiodiffusion ? Quel sens cela pourrait-il revêtir
pour la culture civique ? La technologie digitale est entre autre définie par son
caractère interactif. En ce qui a trait à la télévision, ceci signifie une plus grande
capacité dadaptation aux préférences individuelles.
Les considérations économiques de cette
industrie naissante rappellent quon ne doit pas prendre cette prémisse pour acquis.
Le lancement de la télévision digitale est imminent. Il ne faut donc pas être surpris
du fait que les radiodiffuseurs publics (qui ont dû sadapter à un nouvel
environnement médiatique suite à cette vague récente de déréglementation), les
chaînes satellite et les chaînes terrestres commerciales préparent sérieusement leur
réponse à la prochaine vague de remises en question provoquée par le développement
technologique.
La télévision digitale sera sûrement à
lorigine dune autre fragmentation de lauditoire mais, au même moment,
on voit poindre la possibilité que cette télévision renforce encore davantage le
service public de radiodiffusion, quelle serve de force centripète additionnelle
pour un espace communicationnel pluraliste et quelle véhicule une culture civique
ravivée. Ce que la révolution digitale offre aux radiodiffuseurs publics, cest la
chance daugmenter les capacités de production du média, de la télévision. La
possibilité davoir accès à plus de fréquences; dêtre utilisée pour une
plus grande programmation; doffrir plus de diversité, plus de reprises de
programmes-clé, moins de collisions entre les chaînes et larchivage vidéo est
très prometteuse. Une telle expansion des capacités des services publics sera sans aucun
doute bénéfique pour la culture civique.
(traduit par Roxanne Welters)